20.11.08

Comment marchander un tapis?


Puisque que j’en suis à donner des conseils, autant en faire profiter les touristes. Pour marchander un tapis, il faut compter au minimum une semaine de palabres.
1er jour: En te promenant au souk, tu jettes un coup d'œil discret sur les tapis exposés dehors et tu essaies de repérer le genre que tu aimes. L'air de rien, regarde aussi les cuivres, les poteries, les djellabas et les babouches…
- Hé ghazala* ! Entre pour le plaisir des yeux !
- Non merci, je n'ai pas le temps aujourd'hui.
2ème jour: Tu entres dans la boutique où tu as repéré le tapis que tu aimes. Tu l'admires ouvertement après en avoir admiré un autre que tu aimes beaucoup moins.
3ème jour: Tu vas au souk et tu te renseignes sur les plateaux en cuivre. Ton marchand de tapis se souvient que tu es déjà venu la veille et l'avant-veille. Tes traits sont gravés dans sa mémoire.
4ème jour: Tu demandes le prix du tapis que tu aimes moins et ensuite, après avoir marqué un temps d'arrêt, le prix de celui que tu veux acheter. La valeur du deuxième sera forcément moindre que celle du premier. Si on te demande déjà d'annoncer ton dernier prix, annonce la moitié de la somme initiale. Prépares toi aux invectives : tu ne te rends pas compte, c'est même pas le prix auquel il l'a acheté, lui et comment va-t-il acheter à manger à ses enfants avec cette misère ?...
C'est le moment d'accepter de visiter la boutique de son cousin qui a d'autres tapis moins chers mais beaux quand même. Au 58ème dépliage, prends le verre de thé à la menthe qu'on te tends mais fais gaffe, c'est brûlant !
5ème jour: Tu reviens avec TON cousin dans la première boutique. Tu n'as pas de cousin au Maroc ? Allons donc, tu en trouveras bien un ! En apparté, ton cousin te déconseille d'acheter ce tapis qui n'est pas de qualité supérieure.
6ème jour: Tu passes devant la boutique par hasard, zama, mais tu es pressé car tu as des invités ce soir et tu voudrais leur choisir un assortiment de pâtisseries chez Bennis. Au passage, tu renvoies chaleureusement son salut au marchand de tapis qui te guette sur le seuil de sa boutique.
7ème et dernier jour: Tu te rends au souk très tôt le matin Après les salamalèques d'usage, tu donnes au marchand de tapis ton dernier-dernier-dernier prix, un chouïa supérieur à la moitié du premier prix annoncé (Tu me suis bien, là ou t'es largué?) Cette fois, s'il ne te le vend pas tout de suite, sa journée est foutue et il n'aura pas d'autre client Il emballe le tapis en maugréant légèrement et l'eau pour le thé commence à bouillir…

Ghazala : gazelle

19.11.08

J'éduque mes enfants

Code du " comment se tenir à table ? " marocain à l'usage des belges

On apporte la petite bouilloire et le bassin et on te verse de l'eau sur les mains. Toi, tu te laves les mains et tu fermes ta gueule et après tu les essuies avec le fota* que te passe ton voisin.
Quand arrive le tajine, tu dis "bismillah"*, tu prends un petit bout de pain entre le pouce, l'index et le majeur de la main droite et tu le trempes dans le merka*. Tu commences donc par la sauce, ensuite les légumes et enfin la viande parce c'est ça qui coûte le plus cher et qu'il faut partager. Tu manges uniquement la part qui se trouve devant toi et éventuellement les beaux morceaux que le maître de maison, affligé par ta maladresse occidentale, aura poussés devant toi. Après, tu peux roter mais t'es pas obligé.

Fota : essuie
Bismillah : louange à dieu
Merka : sauce




Code du " comment se tenir à table ? " belge à l'usage des marocains

Même s'il y a beaucoup trop de verres et une armée de couteaux et de fourchettes, tu ne t'énerves pas mon frère ! Le premier verre dans lequel tu boiras est le plus petit à droite et tu utilises d'abord les couverts extérieurs. Tu as le droit de demander de l'eau ou du coca ou même du Fantacrouche pour remplacer le vin et si, par inadvertance, tes hôtes ont oublié dans la nourriture 0,03% de alouf.*, tu n'en mourras pas et tu n'iras pas en enfer. Surtout ne pose pas ton coude gauche sur la nappe et il est inutile de te pencher sur la soupe car elle est placée plus haut que sur ta table traditionnelle.
Mes fils, je vous félicite, de passer de l'un à l'autre avec une telle aisance !

Alouf : cochon

13.11.08

Vers le sud avec le Sidi


Bah ! Avec le sidi, on a eu quelques bons moments tout de même… Je me souviens du voyage à Ouarzazate, sans les enfants. " Voir Zazate et mourir " , dit-on. C'est surtout la Pijo 504 qui a failli passer l'arme à gauche sous le soleil de plomb. Mais sur ces routes-là, il y a de la solide hilarité .
A Skoura, on a embarqué un couple dont le bébé avait besoin d'un docteur en urgence et juste après Kelaa de Mgouna, quand le calburator* a fait des siennes, on était bien contents qu'une bagnole s'arrête et que son chauffeur ait des connaissances en mécanique. Je n'ai jamais vu Tirnehir. La Pijo n'a pas voulu aller jusque là.

Calburator : carburateur

12.11.08

Marrakech en technicolor - Eté 1986




Chantal, Djilali (des amis nouss-nouss), le sidi, les enfants et moi allons à Marrakech pour le concert d'Alpha Blondy. C'est mon premier voyage vers la ville rose La DS crème de Djil glisse dans la plaine du Doukkala. Au km 143, la terre du bas-côté passe de l'ocre au rouge et l'on commence à voir des chameaux tirer les charrues.
Tu vois, Nanet (c’est mon surnom mais faut pas le répéter), ici, c'est vraiment l'Afrique qui commence me dit Chantal
On voit de plus en plus de palmiers. A l'entrée de Marrakech on ne voit plus qu'eux d'ailleurs. En 1986, la palmeraie est encore belle et non-polluée par les villas de luxe. Je voudrais être capable de dessiner les courbes des palmes comme David Hockney et comme Loustal.
" Il y a des rastaquouères, des rastas fous, des rastas cool… "
Tous les fils de la medina ont pu se payer le ticket d'entrée au concert d'Alpha blondy. Les ruines du palais Badia sont noires de monde et la chaleur nous oppresse. Les gars grimpent sur les épaules les uns des autres et forment des pyramides humaines de quatre étages. Celui d'en haut déverse sur la foule en folie le contenu d'une bouteille de Sidi Harazem*…Brigadier sabari…C'est l'Afrique qui commence ?

Nouss-nouss : moitié-moitié, couple mixte, quoi !
Sidi harazem : source d'eau minérale
Brigadier sabari : Brigadier, pitié !

10.11.08

Nez à nez avec Nacer

Vacances à Bruxelles - été 85
Je ne me sens pas comme d'habitude, envie de dormir, estomac retourné. C'est la deuxième fois et je sais de quoi il s'agit. Toute la famille admire le test de grossesse qui trône sur la cheminée de ma chambre : le sidi, Ilias, mes parents, ma sœur…
Tous s'ingénient à assouvir mes besoins en double-lait, dessert 58 et spéculoos.

Rue de Sebta- avril 86
Le sidi est parti bosser. Ilias est à l'école. Jemaa épluche les légumes pour le couscous. Je me refous au lit avec bébé Nacer. Nous vivons nos 14 semaines de congés de maternité dans un nuage d'amour et de lait. Assise, genoux pliés, je l'installe sur le tobbogan de mes cuisses et je le contemple, mon p'tit chinois, mon chihuahua, mon radada, nini a moumou*
Si un jour les cris fusent de part et d'autre de la table de la cuisine, ils seront deux frères à se boucher les oreilles.

Nini a moumou : dodo bébé

6.11.08

Free lance

Dans le milieu belge, je rencontre Béatrice, une graphiste très sympa qui travaille à l'agence Nour Communication avec Azzedine Kharchouf, big boss. Il a besoin d'illustrateurs, j'ai besoin d'un travail plus créatif que le télex...
- Ma chérie (mon œil que je suis sa chérie à celui-là !), tu peux me faire le story board pour le film publicitaire de la limonade Fantacrouche ? On va montrer une bande de jeunes sur la plage. Ils sont beaux évidemment, des bruns mais surtout des blonds. Alors tu nous les mets en jeans mais pas torse nu, hein, attention, on est au Maroc, hein ! Alors, les jeunes-là, sur la plage, ils ouvrent un vieux coffre comme on en voit dans les histoires de pirates et ils en sortent des bouteilles de Fantracrouche, tu vois ? Hicham va te filer le scénario. Il l'a découpé en 18 images. Tu prends combien à l'image ?
- 50 DH*
- Ben dis donc, t'es gourmande, toi! Bon d'accord, il nous le faut pour demain 17h00!

DH: dirham



Free lance (3 semaines plus tard)
Hicham me téléphone : le story board a plu au client et le film va se faire. J'aimerais avoir mon flouss*
A l'agence, la secrétaire me fait patienter dans le hall d'entrée car Azzedine est en réunion dans son bureau. Une heure passe. J'ai besoin de faire pipi. Azzedine sort de son bureau et raccompagne le client jusqu'à la porte d'entrée en lui proposant un green pour samedi prochain. Le client parti, Azzedine repasse devant moi sans me voir
- Monsieur Kharchouf ?
- Oui…madame, vous êtes qui ?

Free lance (2 mois plus tard)
- Ma chérie (aïe!), on a les salles de bains Delafonte, là ! Il nous faut un très beau chameau qui se promène sur les bords d'une luxueuse baignoire, des bords lisses et arrondis comme les dunes du Sahara, tu vois?. Tu crois que tu peux nous dessiner ça, ma chérie ?
- Oui Azzedine et trois éléphants roses aussi, si tu veux !
S’il me tu-tute, il ne doit pas espérer que je le vous-voute.

Free lance (2 mois et 3 semaines plus tard)
A chaque story board, il me faut récupérer mon flouss à la sueur de mon front. J'en ai ras la patate !
Au moment où j'arrive à l'agence, je tombe pile sur Azzedine qui discute avec le client.
- Cher ami, je vous présente une belge qui a un foutu caractère ; elle préfère remplir des paperasses dans un consulat que dessiner pour nous à l'agence et en plus, elle a un nom pas possible Oxtail…Houkstoulle…
- Dis donc, Kharchouf, ton nom n'est pas triste non plus !

Flouss: fric
Kharchouf: bette

5.11.08

Nez à nez avec Yasser

Chouette, c'est mardi ! Y a Dallas à la télé ! Mais les infos se traînent. On voit al malik* Hassan tani* nasraoullah* accueillir un à un les chefs d'états pour le sommet arabe. Chaque fois qu'un nouvel invité arrive, un orchestre joue l’hymne national de l’intéressé, puis l'hymne marocain. Tatata tata tsoin, tatata tata tsoin…Moi, j'attends la suite de mon feuilleton.
Le lendemain matin, impossible de traverser le Zerktouni pour se rendre au travail. Partout des camions kaki et des barrières nadar, un chabakouni* tous les 3 mètres, mitraillette au poing. C'est quoi ? La guerre ? Non ! Des limousines passent avec leur escorte de motards. Soudain, une voiture isolée ! A l'intérieur un homme avec un essuie de cuisine* sur la tête, rigole en saluant la foule. C'est Yasser Arafat. Il n'est pas beau mais il me plaît vachement.

Al malik : le roi
Tani: le deuxième
Nasraoullah : qu'Allah le fasse triompher - formule con-sacrée du journal télévisé
Chabakouni : ça va cogner, police auxiliaire
Essuie de cuisine : torchon fransaoui

4.11.08

Monsieur Setbon


Très vite au consulat, je m'emmerde et je passe à mi-temps; ça me permet de dessiner l'après-midi pendant que bébé Ilias fait la sieste. Pas étonnant que ce gamin soit devenu un grand feignant ! Tout ce qui se peint ou se dessine dans Casablanca doit passer par Victor Setbon, seul encadreur de la place, un paquet de charme sépharade de 68 ans, bronzé sous sa couronne de cheveux blancs et bcbg dans sa chemise bleu ciel et son cachemire encolure V.
- Tu sais, ma chérie, il y a une dame qui est venue, une dame très riche, je la connais bien d'ailleurs, son mari est architecte, bon, elle fait toujours des chichis (cette femme-là, il ne pouvait vraiment pas l'encadrer) mais c'est pas grave, j'ai l'habitude, quand j'en ai marre, je lui envoie Abdel, mon assistant… Ah oui ! Donc, cette dame a vu ton tableau, tu sais ma chérie, celui avec le yucca et la pastèque, dans des tons pastel et elle a adoré, a-do-rééééééééé. Moi, je ne savais pas si tu voulais le vendre, alors je lui ai dit que j'allais t'en parler mais, la semaine dernière, je ne t'ai pas vue au marché, tu sais son mari, c'est un grand architecte, très connu à Casa et aussi dans tout le Maroc, d'ailleurs…
- Vous auriez du le vendre, mon tableau, monsieur Setbon…

30.10.08

Les bonnes

Maintenant que j’accomplis les corvées du Consul Général, je ne suis plus obligée de m’occuper de celles de la maison. Quel merveilleux progrès dans ma chienne de vie!

Jemaa et Jemia mes bonnes bonnes si bonnes
Al jemaa signifie vendredi. Toi, Vendredite, moi, Robinsonne ! Jemaa et Jemia, ça ne s’écrit pas de la même façon et pourtant ça veut dire kif-kif.
Jemaa a cinq enfants dont une fille. Heureusement , me dit-elle, parce que pour le ménage, tu sais, c’est trop de travail! Il n’y a pas l’eau courante dans le lotissement où elle habite. On achète l’eau le matin à un type qui passe de maison en maison avec de grands “bidounes”. Jemia aussi a un bébé. Il reste à la crèche de “Terre des Hommes” pendant qu’elle bosse chez moi. Quand le père de son bébé s’est taillé dans la nature, Jemia a fui le bled avant que ses frangins ne la massacrent.

Aïcha, mon inclassable bonne
lundi midi- Frrroumache , madame, oula* dessert ?
- Non merci Aïcha, nous n'avons plus faim
- Ateï, madame oula caoua ?
- Euh, non…merci, Aïcha, nous avons terminé.
- Mais, madame, chez madame Kergastel, on toujours faire comme ça !
mercredi midiIlias regarde des dessins animés sur RTM. AÏcha aussi !
jeudi soir- Regarde madame, j'ai tout stiqué les moubels* !
- Merci Aïcha, ils sont aussi beaux que ceux de madame Kergastel, maintenant.

kif-kif : la même chose
oula : ou bien
j'ai tout stiqué les moubels : j'ai tout astiqué les meubles




Touria, ma fofolle de bonne
Un mix d'Audrey Tautou et Vanessa Paradis, experte en danse orientale et sorties du samedi soir en Mercedes pistache, jantes assorties. Adepte du " un de perdu, vingt de retrouvés". Pour la bouffe, même pas une demi-étoile au Michelin

Boutayna, la petite bonne du hadj*Il fait frisquet en cette nuit de janvier. 23h30, 5°C,. Elle a neuf ans. La voilà qui sort les poubelles, pieds nus dans ses petites claquettes en plastique vert. Dans la villa, c'est la fête ! Le patron et bobonne sont rentrés de la Mecque hier matin.

Hadj: celui qui est allé en pélerinage à la Mecque

29.10.08

Consulat général de B. - 1983


Je n'arrête pas de parler du prix des choses et il paraît que c'est vulgaire alors je me trouve du taff. 8h20 : aïe ho, aïe ho, je m'en vais au boulot, resserrant le col de mon manteau de laine autour de mon cou. " Le Maroc est un pays froid où le soleil est chaud " disait le maréchal Lyautey.
Je passe devant l'Alpha 55*, puis devant Vénus-meubles. Toujours le même fauteuil Louis Trucmuche en bois doré et brocart rouge dans la vitrine. Y en a marre de voir tous les matins cette horreur!
Plus loin, les palmiers du boulevard Rachidi émergent du brouillard. Le dragueur moyen dort encore à c't'heure. Tranquille !
Au consulat,je commence en haut de l'échelle pour une " personne engagée sur place " : secrétaire du consul général. Il faut lui commander son bois de chauffe mais je fais passer les affaires courantes d'abord. J'inscris le courrier entrant et sortant dans un grand registre : P00-91, la politique, R03-98, la culture - transmettre à l'ambassade - A01-96, la chancellerie.
- Madame, vous avez pensé à mon bois de chauffe ?
Très vite, je me retrouve au telex à encoder les appels d'offres, long ruban jaune plein de trou-trous, puis à mi-temps, au service de l'attaché maritime pour l'Afrique de l'ouest, un colosse flamand à la nuque de taureau qui m'appelle avec élégance sur la ligne intérieure :
- Dis, Anne, viens une fois !
Une fois mais pas deux ! Dans son bureau, ça cause " offshore " of course, toujours avec le même petit fonctionnaire de l'administration portuaire. Je manque de me faire virer car je refuse de faire la vaisselle de leurs tasses de café.
Heureusement, on me recase à l'accueil téléphonique. Mon boulot consiste à parsemer d'embûches le parcours du demandeur de visa.
- Allo, consulyia di al Bilgica, bijor ! Zemmouri, notre chaouch* me passe la communication avec un sens de la hiérarchie exemplaire.
- Allo ? Madame ? c'est toi que tu te s'occuper des visas ?
- Non, monsieur, moi je me s'occuper d'arroser les plantes !
On ne l'a pas remarqué tout de suite, mais je l'ai eue, la fibre diplomatique et c'est grâce à elle que j'ai dégringolé les échelons.

Alpha 55 : unique grande surface de Casablanca dans les années 80
Chaouch : huissier